Italie : le durcissement Meloni a-t-il vidé le marché du CBD ?
Fleurs, résines et extraits de chanvre sont interdits depuis 2025 en Italie. Shops, bureaux de tabac et filière CBD subissent un choc majeur, mais le marché n’a pas entièrement disparu.

En Italie, les fleurs de CBD ont pratiquement disparu des rayons légaux depuis le durcissement porté par le gouvernement de Giorgia Meloni. Les boutiques spécialisées, les sites marchands et les bureaux de tabac ne peuvent plus vendre les inflorescences de chanvre à faible teneur en THC qui constituaient le cœur du marché du cannabis light. Les résines, extraits et huiles issus de ces fleurs sont également visés.
La rupture est réelle, mais l’affirmation selon laquelle il n’existerait « plus aucun acteur » ou « plus aucun shop » doit être nuancée. Aucun décompte officiel récent ne permet d’établir la disparition presque totale des commerces. Surtout, la loi n’interdit pas tous les usages du chanvre ni tous les produits pouvant contenir du CBD. Elle frappe très largement les inflorescences et leurs dérivés, tout en maintenant d’autres débouchés industriels soumis à leurs réglementations propres.
Le tournant du décret « sécurité »
Le changement décisif intervient avec le décret-loi italien n° 48 du 11 avril 2025, entré en vigueur le 12 avril. Son article 18 modifie la loi n° 242/2016, qui avait favorisé le développement d’une filière italienne du chanvre industriel. Le décret a ensuite été converti par la loi n° 80 du 9 juin 2025, entrée en vigueur le 10 juin.
Le texte interdit l’importation, la transformation, la détention, la cession, la distribution, le commerce, le transport, l’expédition, la livraison, la vente au public et la consommation des produits constitués d’inflorescences de Cannabis sativa L. ou en contenant. Il couvre les fleurs brutes, séchées, broyées ou semi-transformées, ainsi que les extraits, résines et huiles qui en sont issus.
La seule exception expressément prévue pour les inflorescences concerne leur transformation en vue de la production agricole de semences autorisées. Pour les autres opérations interdites, l’article renvoie aux sanctions du texte unique italien sur les stupéfiants, le décret présidentiel n° 309/1990.
Le niveau de THC du produit fini ne crée donc pas, dans cet article, une exception commerciale générale. Une fleur issue d’une variété de chanvre autorisée et présentant une faible teneur en THC reste une inflorescence : c’est sa nature et son usage commercial qui la font entrer dans le champ de l’interdiction.
Pourquoi les shops et les tabacs ont été directement touchés
Avant cette réforme, le cannabis light était vendu dans des boutiques dédiées, en ligne et dans certains bureaux de tabac. Le secteur s’était développé autour de fleurs présentées comme produits techniques, de collection ou non destinés à la consommation, dans un environnement juridique déjà incertain.
Depuis avril 2025, changer la mention figurant sur l’emballage ne suffit plus. L’interdiction porte sur une longue liste d’opérations, de la détention commerciale à la livraison. Elle s’applique au produit, quel que soit le canal : une boutique CBD, un site internet ou un tabacchi ne peut légalement commercialiser une fleur ou une résine interdite simplement parce qu’il exerce une autre activité principale.
Cela explique le choc observé sur le terrain. Les commerces dont le chiffre d’affaires reposait surtout sur les fleurs et résines ont dû retirer ces références, se reconvertir, se tourner vers l’exportation lorsque cela était juridiquement possible, ou fermer. La visibilité du CBD dans les tabacs a également fortement reculé puisque les produits les plus couramment exposés y sont précisément ceux visés par l’article 18.
Il n’existe toutefois pas, au 16 septembre 2026, de registre public national recensant les shops fermés, les établissements encore actifs ou les bureaux de tabac ayant cessé toute vente liée au CBD. Les chiffres avancés sur les entreprises et les emplois menacés proviennent principalement d’organisations professionnelles. Ils illustrent l’ampleur de l’inquiétude, mais ne permettent pas d’affirmer que le réseau commercial italien a entièrement disparu.
Tout le CBD n’est pas interdit de la même manière
Dire que « le CBD est interdit en Italie » serait juridiquement trop large. L’article 18 cible les inflorescences et les produits qui en contiennent, notamment leurs extraits, résines et huiles. La loi de 2016 continue de prévoir des usages du chanvre pour les fibres, la chènevotte, les matériaux, la bio-ingénierie, la recherche, les semences et certaines productions alimentaires ou cosmétiques respectant leurs règles sectorielles.
Un produit cosmétique, alimentaire ou industriel ne devient pas automatiquement licite parce qu’il porte la mention CBD. Son origine, sa composition, la partie de la plante utilisée et le régime européen ou italien applicable restent déterminants. À l’inverse, l’interdiction des huiles dérivées des inflorescences signifie qu’une partie importante des produits auparavant commercialisés ne peut pas être sauvée par un simple changement de présentation.
Le cannabis médical autorisé et les médicaments sur prescription relèvent par ailleurs d’un autre cadre. Ils ne doivent pas être confondus avec les fleurs de chanvre vendues librement par les anciens commerces de cannabis light.
Le dossier distinct du CBD oral
Une autre bataille juridique concerne les préparations à usage oral contenant du CBD obtenu à partir d’extraits de cannabis. Un décret du ministère italien de la Santé du 27 juin 2024 les a inscrites dans la table des médicaments relevant du régime des stupéfiants.
Le 3 août 2026, le Conseil d’État italien a transmis cinq questions à la Cour de justice de l’Union européenne. Il demande notamment si ce régime constitue une entrave à la libre circulation des marchandises et s’il est compatible avec les principes de précaution et de proportionnalité en l’absence d’effets psychotropes établis ou de danger concret de dépendance.
Cette procédure ne suspend pas à elle seule toutes les restrictions italiennes et aucune décision finale de la Cour européenne n’était disponible au 16 septembre 2026. Elle montre néanmoins que la compatibilité du dispositif italien avec le droit de l’Union reste discutée.
L’article 18 contesté devant la justice italienne
Le cœur du décret « sécurité » fait lui aussi l’objet d’un contentieux. Par une ordonnance du 2 décembre 2025, publiée en février 2026, le tribunal de Brindisi a saisi la Cour constitutionnelle italienne.
Les questions portent notamment sur l’usage d’un décret d’urgence, sur le principe selon lequel une sanction pénale doit viser un comportement réellement offensif, et sur la compatibilité de l’interdiction avec la libre circulation des marchandises garantie par les articles 34 et 36 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.
Le renvoi ne vaut pas annulation. Tant que la Cour constitutionnelle ou une juridiction européenne n’a pas écarté le dispositif, l’article 18 reste applicable. Une précédente tentative portée par des entreprises devant le tribunal de Trente avait d’ailleurs été déclarée irrecevable en septembre 2025.
Une filière réduite, mais pas rayée de la carte
Le durcissement italien a bel et bien fermé la porte au commerce légal des fleurs CBD, résines et dérivés floraux qui alimentaient l’essentiel des boutiques spécialisées. Pour un consommateur, l’impression d’une disparition du marché dans les rues et les bureaux de tabac peut donc être très concrète.
Mais la filière du chanvre ne se limite pas à ces rayons. Des activités agricoles, textiles, cosmétiques, alimentaires, techniques ou pharmaceutiques subsistent lorsqu’elles respectent les cadres correspondants. Certains anciens acteurs du CBD ont aussi pu se repositionner sur des produits non visés, même si leur modèle économique s’en trouve profondément transformé.
La formulation la plus fidèle est donc celle d’un quasi-arrêt du marché légal des fleurs et résines de CBD, et d’une forte contraction des commerces spécialisés, plutôt que celle d’une disparition vérifiée de tous les acteurs italiens. L’avenir dépendra désormais des décisions de la Cour constitutionnelle italienne, de la Cour de justice de l’Union européenne et d’éventuelles nouvelles modifications législatives.
Sources
- Journal officiel italien — Loi n° 80 du 9 juin 2025, conversion du décret « sécurité »
- Journal officiel italien — Article 18 : modifications de la loi sur la filière du chanvre
- Journal officiel italien — Décret-loi n° 48 du 11 avril 2025
- Cour constitutionnelle italienne — Renvoi du tribunal de Brindisi, ordonnance enregistrée sous le n° 26/2026
- Justice administrative italienne — Conseil d’État, ordonnance n° 6202 du 3 août 2026 sur le CBD oral
- Ministère italien de la Santé — Médicaments stupéfiants et décret du 27 juin 2024
- Cour de justice de l’Union européenne — Arrêt Kanavape, C-663/18, 19 novembre 2020
- Département italien des politiques antidrogue — Décision du tribunal de Trente sur l’article 18
État du droit et des procédures vérifié au 16 septembre 2026. Cet article est informatif et ne constitue pas un conseil juridique.
Contenu informatif publié le 16 septembre 2026. Il ne remplace ni un avis médical ni un conseil juridique. Les règles peuvent évoluer : vérifiez les textes en vigueur.